
Il faut qu’en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite histoire.
Madame de Sévigné, Lettres
La Lettre d’amour, Jean-Honoré Fragonard, 1770
I
Il est minuit passé.
Ta lettre se trouve sur mon bureau. Elle coupe le halo d’une lampe posée sur le boisé et lui donne l’allure d’agrume pressé.
Je termine une gourmandise d’été. La feuille est offerte, je ne la toucherai pas, car de la gelée de groseille colle encore sur mes doigts.
» Voilà juste un an que je suis mobilisé, c’est tout de même long un an de misère. »
Le 3 août 1915, tu prenais ton crayon pour écrire l’incipit de ton livre (*).
L’année s’était racontée en langue de lave. Au printemps, la traînée avait refroidi comme une tombe sans nom que personne ne fleurissait jamais. La glaise te piquait les yeux et la soif asséchait ta gorge dans ce trou creusé pour toi.
En hiver, ta main avait porté un fusil en oubliant qu’elle caressait des beautés autrefois. En été, le crépuscule gardait l’odeur du tabac froid, ta clarinette enfouie sous la cendre.
À quoi pensais-tu ?
À quoi pense-t-on quand une année de misère déborde de son lit pour inonder bientôt les coteaux d’automne ?
Quand on regarde des gouttes rouges suintant sur l’horizon muré avec l’imagination folle que ce sont des cerises ?
À quel moment l’esprit commence-t-il à poétiser les clous ?
C’est long une année de misère. Pour tant de gens, aujourd’hui et ailleurs. Ce sont des bris de partition figés dans la pierre, le prélude du musicien étouffant.
Ma fenêtre est ouverte sur un jardin la nuit, et les grillons accompagnent ma lecture. Les mains lavées, j’éteins ma lampe. Dehors la lune est ronde, elle rit, titube et continue d’éclairer tes traits.
La petite feuille repliée pâlit, ses ailes de colombe frémissent en écoutant l’astre chanter :
Joue ton air, troubadour éthéré
Soit orchestre, que je puisse danser
Je ne pourrai pas ranimer ton coeur
Mais sur toi je ferai pousser des fleurs.
(*) Place des Forts, éditions Douro, 2025
II
« Qu’il m’est doux de songer au Crest de mon enfance. »
Le Crest est une petite commune d’Auvergne, au sud de Clermont-Ferrand, un ancien village de vignerons sur une butte jadis couverte de vignes. Au sommet, dominent les ruines d’un château médiéval, il ne reste aujourd’hui qu’une tour.
Ce village a abrité de fiers habitants dont le vécu se murmure encore derrière la grille du cimetière, en amont de la Roche-Blanche. Grincement métallique. Bruit de graviers. Regardez le lierre, il s’échappe des fissures de stèle pour conter au promeneur l’histoire de ses racines.
Les genêts soleil nés de l’azur,
Le chemin en pente chauffée,
Les pierres léchées de verdure,
Un lit miel pour les fées.
Certaines rues portent le nom de ces enfants-là.
Les lettres d’archives qui composent en partie la correspondance de mon roman, Place des Forts (*), arrivèrent et furent retrouvées ici, chez Paul, mon arrière-grand-père (Georges dans Place des Forts), et non à Monton, butte d’en face couronnée d’une Vierge. La Dame face à la Tour. À Monton, se trouve une place des Forts, bien réelle, elle est mon choix narratif, car ce village fut aussi celui où je grandis.
Combien j’ai aimé ces deux villages, berceau de mes joies premières, je ne saurais l’expliquer. Tantôt vers mes grands-parents au Crest, tantôt ma maison à Monton.
Au Crest, comme Andrée (Fanny dans Place des Forts), j’ai été petite fille courant au Moutier, un espace ombragé près de l’église. À la tour, pour une veillée d’été. Dans les vignes avec un panier, pour vendanger avec les miens, les araignées et leurs fines pattes en crin de cheval sur les grappes. Au cuvage de Paul, à fouler le raisin quelques minutes de mon pied nu, pour que je puisse voir « comment on faisait avant » .
Montrer, toujours. Non dire. La mémoire ne s’explique pas, elle se transmet par les gestes, l’amour ou l’absence d’amour, puis le corps qui vieillit et nous rappelle ce qui restera. Les mots sont importants aussi, mais ils sont comme la canne que Paul utilisait depuis son jeune âge : ils soutiennent, rien de plus.
Je repense à ces moments, et le souvenir des derniers temps au Crest me revient. C’était avec mon grand-père, le fils de Paul. Nous marchions ensemble autour du village.
Les genêts avaient séché,
Dès lors, la route montait.
Pierres englouties sous le crépi,
Les fées pleuraient de ne plus dormir.
Au cours de cette promenade, mon grand-père me raconta des anecdotes de jeunesse, la sienne et celles des absents qui connaissaient déjà le chemin. Était-il triste ? Non, bien sûr que non puisqu’il rajeunissait. Et chaque pas, chaque mètre le rapprochait un peu plus de ce qu’il avait aimé. Joyeux, il était.
« Qu’il m’est doux de songer au Crest de mon enfance », disait-il.
La musique, très présente dans la famille, accompagnait ses histoires. Baptiste avait joué de la clarinette dans les tranchées, lui de l’harmonica dans son verger. Saxo, piano, combien de bals, de repas en musique avaient égayé ce village ?
« Beaucoup. Notre famille est une des plus vieilles du Crest, tu sais. » Moi, je savais la fierté d’un ton qui possède l’étrange faculté de porter à l’humilité.
Ce jour-là, nous avons terminé notre échappée au pied des marches de la maison de Paul, parti depuis bien longtemps. Ici, se trouve une place débouchant sur une fontaine. Tout comme son père avant lui, mon grand-père aimait cette fontaine de pierre à l’abri d’une voûte, source de fraicheur et de vie, la Fontaine Vieille.
Nous sommes restés près de la source un bon moment, je me rappelle. L’eau coulait et mon grand-père la contemplait, joues rebondies, sans plus rien dire. Aussi je me taisais et je les regardais faire, mes doigts pianotant la surface. L’eau, lui. Lui, l’eau. Ma main dessinait des cercles.
Ce que l’on s’est dit après, ma mémoire l‘a perdu, mais je garde l’image d’un homme fleurir devant un filet d’eau, enfant éternel au creux de ma paume.
Nul n’a besoin de conquérir l’océan
Quand il tient dans sa main
Une goutte de cet instant.
Pendant cet instant…
Près de nous
Là-haut
Dans un grenier où se trouvaient désormais les araignées, un amas de feuilles écoutait tout pareil le bruissement de la fontaine. Il s’agissait des lettres de Baptiste et Léontine (devenus Lucien et Monelle dans Place des Forts). J’ignorais alors leur existence, elles attendaient qu’on les lise, depuis un siècle gardiennes de ces lieux.
La vraie place des Forts, c’est la place de la Fontaine Vieille.
(*) Place des Forts, éditions Douro, 2025.
À bientôt.

